Le voyage nocturne par Monia


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LE VOYAGE NOCTURNE


Et vint le crépuscule qui, de son noir manteau, enveloppa le soleil,

L'astre de nuit sortit de sa cachette argentée, bientôt il resplendit sur la voûte du ciel.

La fraîcheur envahit ton royaume désert, tu t'éveillas en un frisson,

Un curieux bruissement t'alerta, tu levas la tête pur mieux scruter l'horizon.



Surgi d'un rayon de lune, un cheval fantastique approchait de la terre,

Des étoiles bleutées glissaient sous ses sabots, le givre étincelait à sa crinière.

Tu reconnus en lui Borâq, le magnifique étalon de Mahomet,

Tu lui tendis les bras... L'animal aborda le rivage, les ailes repliées.



"Fougueux ami !", t'exclamas-tu, émerveillé : "Que me veux-tu ? Je ne suis pas prophète !

Jamais je ne reçus visite d'ange... Je ne suis qu'un homme, un modeste parmi les modestes !

Tu ne saurais me mener à la Mecque, ce lieu de prière que l'on dit sanctifié,

Et encore moins vers le Temple de Salomon de Jérusalem où je ne mérite pas d'aller.




- Elu de Dieu" hennit doucement Borâq, "tu es bien celui que mon coeur espérait,

Jadis le Miséricordieux t'effleura du regard, c'est bien toi que je m'en viens chercher !

Non pas pour te conduire vers ces villes saintes où le Prophète voyagea une nuit !

Mais vers un endroit plus lointain, ailleurs, en un monde de féerie !



- Créature du Tout-Puissant, je dus te causer peine, accorde-moi quelque repos !

Approche ! Ne sois pas intimidé... Viens manger en ma main, j'ai là bel abricot !

Tout sucré en sa chair, ferme, tendre et doré, semblable aux fruits de mon Panjshir...

N'aie crainte de goûter à son nectar... Abreuve-toi car c'est puissant élixir !



- Fils de lumière" soupira le cheval. "Il est vrai que la fatigue m'engourdit le corps,

Le périple fut rude qui me fit traverser l'univers, le retour reste à accomplir encore !

C'est donc bien volontiers que je me désaltère à ce jus délicieux et revigorant,

Je voudrais y puiser des forces nouvelles... Voilà qui est fait... Monte sur mon dos à présent !




- Ami de Mahomet, tu es si haut, je ne sais si je pourrai m'agripper à ton encolure,

Pourtant j'y réussis aisément... Je suis bien accroché... Envolons-nous pour la grande aventure !

Mais quelle est cette obscurité soudaine où se devinent d'étranges silhouettes décharnées ?

Serions-nous parvenus en un endroit maléfique ? Parle ! Réponds-moi, s'il te plaît !"



Mais Borâq, glacé d'effroi, se mura en un profond silence qui te serra le coeur.

Le vide sidéral s'ouvrit à tes yeux angoissés, ton front se perla d'une froide sueur.

Condamnées à errer éternellement, des âmes égarées, tournoyaient dans l'immensité,

Deux d'entre elles te parurent familières... Haineuses, elles te lancèrent leurs dés !



Tu les saisis au vol, les portas à tes lèvres pour en rompre le charme malfaisant,

Les dés se muèrent en bulles opalines, le ciel se zébra d'un éclair aveuglant.

L'étalon se cabra, sabots écartelés, écume luisante à ses naseaux de neige,

Une rivière d'or ondoya sous ses pas... Hardiment, il en franchit la berge.




Assis entre ses ailes immaculées, tu contemplas le monde qui s'offrait à toi,

Très loin en bas la Terre te fit signe... Tu voulus l'admirer une dernière fois.

Sensible à ta mélancolie Borâq obliqua vers la jolie planête que l'azur auréolait...

Une larme s'échappa de tes cils que l'Hindou Kouch recueillit en ses plis tourmentés.



Meurtris en leur cime, les monts déversèrent leurs pleurs dans l'eau des torrents,

Le fleuve Panjshir rugit sa douleur, tu en perçus l'écho dans le souffle du vent.

Les pierres jadis foulées par tes pieds se fendirent en leur clair milieu,

La nuit se voila le visage... Tête basse, les arbres implorèrent les cieux.



Une souffrance aiguë te vrilla le coeur, tu te mis à trembler de tout ton être,

Ta bouche s'ouvrit sur un voeu insensé que ta gorge nouée refusa d'émettre.

L'appel désespéré de ton pays torturé eut raison de ton inébranlable volonté,

Une nuée de coton rose croisa ton chemin... Sans plus réfléchir tu t'y laissas tomber.



Tu espérais la douceur du duvet, pour amortir ta chute, c'es le fil de l'acier qui l'accueillit,

Ton front buta contre la ligne d'horizon, tu rebondis en un grand cri.

Désormais hostile à ta venue, la terre te faisait écran de son atmosphère irisée,

"Mon Dieu", murmuras-tu éperdu, "Pourquoi m'infliger pareille épreuve ? Aurais-je tant démérité ?




- Homme de vérité" reprocha gentiment Borâq, " je te croyais plus sage !

Cette nuée n'était qu'illusion... En vérité un bien cruel mirage !

Nombreux sont les justes qui comme toi se sont mépris à sa rosée,

Tu n'as plus ta place ici-bas... Ainsi le Très-Haut en a-t-il décidé !



- Joli cheval, si telle est la volonté de Dieu, force est de m'y soumettre,

Cependant j'éprouve grande désolation de quitter à jamais cette contrée qui m'a vu naître !

Et oserais-je te l'avouer... la tristesse m'étreint d'abandonner ainsi mon peuple et mes amis...

Ma mission sur l'astre diamanté n'était pas terminée... j'ai sentiment d'avoir un peu failli !




- Ami des opprimés" susurra tendrement Borâq "Nul ne peut se soustraire à sa destinée,

Le sort te fut particulièrement injuste, j'en conviens, qui te jeta ses dés.

Mais il en va ainsi de la vie des êtres que seul Dieu a pouvoir de briser,

Viens ! Regrimpe sur ma selle... Il n'est plus temps de te confondre en d'inutiles regrets !"




L'étalon reprit sa course céleste dans la blancheur opaque de la voie lactée,

Une à une, les comètes te saluèrent de leurs blondes chevelures... Tu te surpris à les envier...

Libres comme une brise d'été, toutes serties de pierres précieuses, elles filaient droit en bas...

Des pans de leurs queues se détachèrent d'elles que la ligne d'horizon engloutissait déjà !




Ivre de jalousie, tu les vis s'écraser au coeur de ce royaume à jamais interdit,

Borâq hennit douloureusement... Son cri résonna dans le silence de la nuit...

Cent fois plus haute que l'Hindou Kouch, abrupte en ses sentiers glacés, une immense montagne lui faisait barrage...

Son aile heurta un rocher... Tu le sentis osciller puis dégringoler sur la pointe crémeuse d'un nuage !




Honteux de ta faiblesse, tu te mis à prier ardemment pour sa vie,

Des images de chevaux morts te revinrent en mémoire qui torturèrent ton esprit...

Une ultime montagne devait fondre, tu y consacras le feu de tes pensées...

L'étalon remonta doucement... Tu te repris à espérer !




L'ascension n'était qu'en son milieu et déjà le fidèle Borâq s'épuisait...

Ses sabots s'arc-boutaient aux bords de la falaise, se ciselaient d'un rouge liseré !

Le flux des souvenirs t'assaillit traîtreusement comme raz-de-marée sur beau rivage blond...

Tu lâchas les rênes en un sanglot silencieux... Le cheval s'abîma tout au fond.




"Homme de peu de foi", s'affola Borâq "Tu pèches là par pure arrogance !

Qui te crois-tu pour oser défier le Très-Haut de si terrible et vaine résistance ?

D'autres que toi sur terre parachèveront l'oeuvre si brillamment commencée...

Résigne-toi ami... Fais vite car le sol s'effrite comme poussière sur mes pieds !"




Mais tu n'écoutais pas, égaré que tu étais dans les méandres de ta rêverie...

La montagne doubla de hauteur, enfla ses flancs, se dota de deux énormes bras gris !

L'étalon évita l'un d'eux, chuta plus bas encore, étoile de rubis à son aile,

Son sang s'échappa en d'infimes ruisselets qu'une dune avala en ses rides vermeilles.




L'humilité te revint d'un coup nimbant ton âme d'une lumière rose,

Un rayon en jaillit qui se fraya un sentier jusqu'à l'orée de tes paupières closes.

Tes yeux s'ouvrirent sur l'obstacle gigantesque, le balayèrent de leurs paillettes d'or...

La montagne s'évanouit lentement pour disparaître tout entière... Un monde fabuleux t'apparut alors !



Monia

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