Le Menhir par Eowenn


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Entre les deux vallons, au cœur d’un vert écrin,
Juste au bord du marais, se croisent deux chemins.
Dans un coin de la croix se dresse un rocher gris
Dont la pointe effilée se dresse à l’infini
Comme une cathédrale aux opaques vitraux,
Sans gargouilles sculptées, sans argent ni émaux…

La légende se perd sur ses flancs érodés ;
On y perçoit encore un souffle du passé,
Et, collant son oreille à ce corps de titan,
On y entend parfois un doux gémissement,
Comme un appel d’enfant à la tombée du soir,
Quand les parents s’en vont et qu’il a peur du noir…

Le vieux fou du village enseigne que jadis,
Des marches de Bretagne arrivèrent deux fils,
Désirant conquérir un fief de leur épée.
A cet endroit précis vivait un druide âgé,
Dernier garant d’un culte alors évanescent ;
Il était sage et doux, plein de bons sentiments,
Et ne demandait rien que de vivre un peu plus
Puis de transmettre un jour son savoir étendu.

Ce soir-là, il marchait sur la lande, serein,
Et croisa par malheur un bien triste chemin.
Sur celui-ci errait le coursier des Bretons,
Seul et sans attelage, évoluant par bonds,
Le col tout parsemé d’une écume blanchâtre.
Le vieux druide perclus dut un instant se battre
Pour apaiser enfin le cheval affolé.
Il se hissa dessus, effleurant son côté ;
Le bougre se cabra et le jeta à terre.

Et surgirent du bois, ensemble, les deux frères
Qui, voyant le vieux drôle assis sur le chemin
Agrippant le licou dans sa tremblante main,
Songèrent que l’aïeul avait voulu voler
L’étalon qu’un beau jour le père avait donné.
Le plus jeune des deux susurra à l’aîné
Que le druide peut-être avait propriété,
Qu’ils pourraient s’établir en cette lande nue
Et qu’ainsi leurs parents ne seraient poins déçus.
L’aîné, acquiescant, leva bien haut le bras
Pour assommer le vieux qui murmurait tout bas.
Mais il n’eut pas le temps d’asséner le marteau
Qu’une boule de feu le frappa dans le dos,
Enveloppant son corps d’une chape de pierre
Et faisant de ces lieux sa demeure dernière.

Le plus jeune, effrayé, se jeta à genoux
Aux pieds du vieux filou au sourire de loup,
Et implora merci pour leurs mauvais projets.
Le druide, très ému, releva le fluet,
Et, lui prenant la main, en toucha le caillou
Dont l’aîné ressortit, le regard un peu flou.
Il se mit à pleurer, supplia le vieillard
De les laisser en paix partir dans le brouillard,
Et jura par les Cieux de ne plus détrousser.

Le druide caressa le menhir érigé,
Et, sous sa main tremblante, une ligne apparut,
Relatant les méfaits des deux nouveaux venus.
Il les considéra, et leur dit bien en face :
« A vous qui, jeunes fous, vouliez voler ma place,
J’offre ce monument qui cite vos forfaits
Afin qu’en votre vie, vous n’oubliiez jamais
Que le diable s’attaque aussi aux insouciants.
Je vous laisse partir, allez, mes beaux enfants. »




Ils prirent leur cheval, et s’en furent au trot
Sur le chemin du bois, retrouver le château
Où leur sang était né, et ils s’en contentèrent,
Ne cherchant pas ailleurs une plus grande terre.
Le vieux druide mourut très peu de temps après,
Mais on dit qu’à ce jour vivent dans la forêt
Deux vieux sages chenus qui pourraient être frères.

Le temps a épargné le grand dôme de pierre,
Mais la pluie ruisselante et la furie des vents
On altéré les mots qui en marquaient le flanc.
Il n’en subsiste qu’un, peut-être plus profond ;
En s’approchant un peu, on peut lire : « démon »…


Eowenn

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